Mar 09

Après Clair-Obscur, il y a L’Éclaircie

Catégorie: GénéralitésLes Six Brumes - Jonathan Reynolds à 08:37

Nous en sommes au troisième billet pour célébrer le dixième anniversaire de L’AURORE et cette fois-ci, le témoignage prend une forme vraiment unique.

Élisabeth Désourdy, auteure de la nouvelle CLAIR-OBSCUR dans le recueil, emprunte le chemin de la fiction en guise d’hommage.

Après avoir habité quatre ans au Pérou, où elle a fait de la narration orale de contes, elle a reprit la plume pour vous concocter une suite à CLAIR-OBSCUR. Voici donc L’ÉCLAIRCIE :

Éclaircie

Par Élisabeth Désourdy

L’horreur durait depuis si longtemps qu’elle ne savait plus quand elle avait commencé. La vie était souffrance et épuisement. La terreur et l’angoisse lui avaient rongé si avidement l’intérieur qu’elle s’étonnait de ne pas s’envoler lorsque le vent se levait. Elle était la coquille de celle qu’elle avait été jadis.

Jadis… À une certaine époque cela avait été un mot doux, gorgé de souvenirs ensoleillés par l’innocence de l’enfance, mais la misère lui avait tout volé : sa liberté, sa dignité, sa capacité de toucher au bonheur, ne serait-ce qu’un instant.

Éveillée, elle luttait. Contre les éléments, contre la faim, contre la soif, contre les souvenirs sombres. Elle luttait. Non par dévotion, non par entêtement, tout simplement parce que c’était tout ce qu’elle savait faire maintenant. Elle qui avait fait trembler des hordes entières d’ennemis, elle luttait maintenant pour maintenir un semblant d’humanité en elle.

Elle n’était plus rien, mais elle luttait.

Le plus atroce était lorsque le sommeil la prenait par surprise. Ses rêves Lui appartenaient alors. L’innommable qui lui avait tout arraché, qui l’avait déchue, souillée, bafouillée, tuée tout en la laissant vivante.

Il l’attendait, l’écho de son rire cruel le précédant. Elle courait, mais ses pas étaient toujours trop lents, trahis par la fatigue de son esprit. Elle trébuchait, se lacérait les jambes, aveuglée par les larmes qui coulaient le long de ses joues creuses, tel un fleuve furieux et tourmenté. Les éclats

secs de sa moquerie la poursuivaient, chaque croassement se logeait comme un poignard dans son échine courbée par le poids de la défaite.

Et lorsque, sans efforts, il la rattrapait, elle mourait à nouveau. Cent fois, mille fois. Elle mourait pour revenir et souffrir davantage. Lui jouissait, se vautrait dans le sang que son âme versait à flot.

Puis venaient les autres. Ses créatures fidèles, immondes, sans honneur, avides de pouvoir. Elle était leur bête de cirque. À leur grande joie, Il la déshabillait, la torturait, l’humiliait. Parfois, Il la dépeçait centimètre par centimètre, ou il couvrait sa peau de furoncles et de verrues grotesques, ou se donnait l’apparence de ceux qu’elle avait aimés lorsqu’elle savait encore le faire.

Patiemment, il attendait le moment ou ses supplices deviendraient insupportables. Le moment où elle s’avouerait vaincue et ouvrirait la bouche pour hurler.

Il étouffait sa brève délivrance du revers de la main en lui brisant la mâchoire avec son poing de fer. Elle se réveillait alors en sursaut, la bouche pleine de terre fangeuse et le fossile de son cœur empli de rage.

Et la vie qui n’en était pas une, continuait son cours circulaire et infernal.

Jusqu’au jour où…

De l’autre côté de l’épais rideau de brume que la douleur avait tissé autour d’elle, vint un être étrange et fabuleux.

L’espoir.

L’espoir avait des mains capables mais douces, des yeux énormes et bons et, surtout, la mémoire des temps ancestraux. L’espoir portait en lui l’image d’un homme qui s’était levé devant l’obscurité menaçant d’anéantir tout ce qu’il chérissait et qui avait triomphé. Un homme qui était devenu la lumière du monde. Elle était son sang et l’espoir le savait. L’espoir l’avait ressuscitée et l’avait fait voyager jusqu’aux confins d’elle-même. L’espoir lui avait rendu son reflet.

L’espoir.

Un soir où les rayons de la lune avaient presque réussi à percer l’épaisse couche de nuage qui servait désormais de firmament, il avait prononcé la formule la plus puissante qui soit :

« Tu n’es pas seule. »

Ces mots lui furent l’effet d’une lampée d’eau-de vie, enflammèrent doucement chaque partie de son âme.

Quelque chose de fort comme la vie se mit à bouillir en elle. Son visage se transforma, laissant entrevoir la beauté qu’il avait arborée autrefois. Ses lèvres, d’abord tremblantes, se muèrent tranquillement pour esquisser un sourire paisible, puis sa bouche s’ouvrit.

Elle ria. Elle chanta. Son chant, inespéré après tant d’années d’errance, d’abord rauque, s’amplifia, s’enrichit, se transforma. Complexe, insaisissable et irrésistible, l’univers entier sembla s’y joindre.

Cette nuit-là, ce fut Lui qui trembla. L’Éclaircie s’amorçait.

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