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Apocalypse Nord : Gabriel Marcoux-Chabot – L’odeur du caribou et le goût du sang frais

Apocalypse Nord

Gabriel Marcoux-Chabot :
extraits « L’odeur du caribou
et le goût du sang frais»

Résumé

Au début du 22e siècle, au nord du Saguenay-Lac-Saint-Jean, une femme sans nom, unique survivante d’une communauté de pirates à motoneige, mène une existence solitaire jusqu’au jour où sa route croise celle d’un groupe de chasseurs de caribou. Dans les bras de Malinoche, qui boit le sang des bêtes qu’elle vient de tuer, elle perd ses repères et en trouve de nouveaux, réinvente les gestes de l’amour et s’anime d’un désir dont elle mettra toute une vie à se libérer.

Extraits

Extrait 1

En un instant, tout avait basculé. De la communauté, il n’était plus resté que quelques individus désespérés, luttant pour leur survie. Blessé, son père avait fait ce qu’il fallait pour la protéger. Frappant vite et fort, il était parvenu à s’échapper, entraînant sa fille avec lui. Deux motoneiges dans la nuit. Le camp en feu. Les hurlements d’agonie derrière la porte barricadée. Bientôt, son père s’était arrêté. Trop faible. C’est ce qu’il avait réussi à marmonner. Alors, elle avait changé de véhicule, s’était glissée sur la selle devant lui. Il avait entouré sa taille de ses bras, comme elle-même le faisait enfant. Elle était repartie, les dents serrées, les mains agrippées au guidon. Elle avait roulé ainsi toute la nuit, faisant semblant de croire que le sang continuait de couler dans les veines de son père, dont le corps, pressé contre le sien, ne parvenait plus à la réchauffer. Un peu avant l’aube, dans un virage, lorsqu’elle avait senti le cadavre raidi basculer sur le côté, elle ne s’était pas arrêtée. Elle avait foncé, sur sa motoneige à présent plus légère, jusqu’à ce que le bruit du moteur recouvre ses moindres pensées. Elle avait dévoré l’espace, franchi les distances, traversé les années, jusqu’à ce que sa souffrance se mue en silence et son silence en solitude absolue.

Extrait 2

À cette époque, elle n’aurait probablement rien mis sous sa combinaison. Elle filait alors sur sa motoneige, la belle Malinoche serrée contre elle, elle filait pour nulle part, le vent dans les cheveux, le cœur en fête, heureuse comme elle ne l’avait jamais été et comme elle ne le serait jamais par la suite. Elle n’aurait rien mis sous sa combinaison, pour mieux sentir les mains de la jeune femme agrippées à ses hanches, pour épouser dans tout son corps l’élan de ses vingt ans et, surtout, pour pouvoir sortir le plus rapidement possible de son seul et unique vêtement, pour en jaillir flambant nue dans l’abri qu’elles se seraient construit, flambant nue devant le seul être humain dont elle avait jamais eu envie.

Extrait 3

La femme sans nom n’avait pas réagi. Elle comprenait les mots qu’elle entendait, mais elle ignorait si elle pouvait y répondre. Il y avait trop longtemps qu’elle n’avait pas parlé et cette prise de conscience la troublait. Elle songeait à son père, à ses oncles, à ses tantes, à ses cousins et à ses cousines, à tous ceux et celles qui avaient été les siens et dont elle n’arrivait plus à entendre les voix dans sa tête. Pour la première fois, son propre nom lui manquait. En même temps, elle sentait grandir en elle un désir étrange, mystérieux, indéfinissable, qui l’arrachait au passé et la plongeait dans la nostalgie d’un temps qu’elle n’avait pas vécu, d’un temps encore à venir. Ne sachant plus qui elle était ni vers où pointait son désir, elle demeurait là sans bouger, comme si elle s’était soudain retrouvée au seuil d’un abri, dans la chaleur d’un feu vif et lumineux, se demandant si elle venait d’arriver ou si elle s’apprêtait à partir.

Extrait 4

Accueillie au sein d’un groupe de chasseurs, la femme sans nom avait appris à manipuler la lance et le propulseur dont ils se servaient pour abattre le gros gibier. Auprès d’eux, elle avait appris de nouvelles manières de traquer les bêtes, de préparer leur viande et de la conserver. À son tour, elle leur avait montré sa propre manière de chasser. Au bout d’un certain temps, elle leur avait même révélé l’existence de sa motoneige, qui avait fait sensation au sein de la petite communauté. Mais la seule personne à qui elle avait permis de tenir sa carabine, la seule qu’elle avait laissée monter derrière elle sur la selle de son engin, c’était Malinoche, la belle, l’inconcevable Malinoche, la seule dont la simple présence déclenchait en elle une faim qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer. Elles ne se parlaient pas, ou lorsque Malinoche parlait, l’autre ne répondait jamais, mais les deux femmes se regardaient avec des yeux ardents qui cherchaient encore les gestes pour s’exprimer.

Extrait 5

Depuis leur rencontre, la femme sans nom avait souvent vu sa compagne tailler des blocs de neige durcie pour se construire un abri. Par deux fois, elle l’avait vue achever un caribou d’un coup vigoureux de sa petite pelle carrée. Elle avait pu admirer sa précision, son habileté. Mais jamais encore elle ne l’avait vue mettre ses talents au service de la pure beauté. Sa pelle aiguisée creusait sans effort la surface lisse du bloc qu’elles venaient de fabriquer. Chacun de ses coups prélevait la quantité de neige adéquate, faisait apparaître la forme souhaitée.

La femme sans nom avait essayé de l’aider. En vain. Ses coups manquaient de finesse, toujours trop forts, ou pas assez. Elle qui pouvait démonter sa motoneige les yeux fermés, elle n’arrivait pas à poursuivre les lignes que la sculpteuse avait commencé à tracer. Elle avec fini par abandonner, se contentant d’observer la lente évolution du bloc de neige, dont la forme évoquait de plus en plus clairement la silhouette de leurs deux corps enlacés.

Lorsque Malinoche s’était arrêtée, les yeux de la femme sans nom brillaient tant que la sculpteuse avait ri, troublée. « Ce n’est rien, avait-elle déclaré. Tu devrais voir ce que certains sont capables de faire, lors de la grande fête qui marque le début de l’année. » Les yeux humides, la femme sans nom s’était contentée de la prendre dans ses bras et de l’embrasser. Elle ne pouvait pas savoir qu’elle ne verrait jamais ces sculptures immenses, hautes de quinze pieds, qui s’élevaient chaque année à la surface du lac gelé. Elle ne pouvait pas savoir qu’elle s’enfuirait avant la fête, le cœur tordu, l’âme déchirée. Surtout, elle ne pouvait pas savoir que la sculpteuse venait de découper à même le bloc glacé de son cœur la forme d’un amour dont elle mettrait toute une vie à se libérer.

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